
NITSAVIM
À travers l’interdit du tatouage, la Torah nous invite à réfléchir au rapport entre le corps, la vérité et la sainteté. Rabbi Natan de Breslev explique que l’homme ne doit pas figer sa chair dans une marque indélébile, mais au contraire sanctifier son corps et l’élever. Un enseignement profond qui éclaire le verset : « Je place devant toi la vie et le bien, la mort et le mal. »
Auteur : Beth Chelomo
Date : 31 août 2026
Sommaire :
- La Torah interdit de graver un tatouage sur le corps.
- La Michna définit le tatouage comme l’association d’une inscription et d’une incision faisant pénétrer le pigment dans la peau.
- Les décisionnaires discutent des conditions précises de l’interdit et de la sanction.
- Selon Maïmonide, cette pratique était notamment liée aux coutumes idolâtres.
- Rabbi Natan explique que l’écriture a pour vocation première de préserver la vérité.
- Détournée de cette fonction, l’écriture peut au contraire donner une apparence de vérité au mensonge.
- Le tatouage grave dans la chair une marque figée, associée à la matérialité et à l’animalité de l’homme.
- À l’inverse, l’écriture sainte sur une peau animale, comme celle d’un Sefer Torah ou des Téfiline, élève la matière.
- La mission de l’homme consiste à sanctifier son corps plutôt qu’à le maintenir dans sa dimension purement matérielle.
- L’interdit du tatouage rejoint ainsi l’appel de la Torah à « choisir la vie et le bien ».
Un sujet qui a fait couler beaucoup d’encre…
« רְאֵה נָתַתִּי לְפָנֶיךָ הַיּוֹם אֶת הַחַיִּים וְאֶת הַטּוֹב וְאֶת הַמָּוֶת וְאֶת הָרָע »
« Regarde, Je place aujourd’hui devant toi la vie et le bien, la mort et le mal. » (דברים ל, טו)
Il est rapporté dans le Zohar Hakadoch ainsi que dans les écrits du saint Ari Zal que lorsqu’un homme transgresse un commandement divin, il altère, à proportion de la faute commise, les trois composantes de son âme : le néfech, le roua’h et la néchama. Cette transgression s’imprime alors sur son front, l’abaissant de sa stature spirituelle pour le placer sous l’emprise des forces du mal. (ע’ זוהר אחרי מות עו. – ספר הליקוטים איוב יט)
Parmi les interdits de la Torah, nous retrouvons l’interdiction formelle de réaliser un tatouage sur notre chair comme il est écrit : « Vous ne ferez point de tatouage sur vous, Je suis l’Éternel. » (ויקרא יט, כח)
Tout d’abord définissons ce qu’est un tatouage selon la Torah. Quelle est la portée de cet interdit selon nos décisionnaires ? Et quel est le lien profond avec le verset : « Regarde, Je place aujourd’hui devant toi la vie et le bien, la mort et le mal » (דברים ל, טו) ?
Définition du tatouage
Les Sages de la Michna enseignent que quiconque réalise un tatouage est passible de flagellation. Ce dernier consiste en un dessin ou une écriture à l’encre, combinés à l’action de piquer la peau afin d’y faire pénétrer le pigment qu’il soit bleu, noir ou de toute autre teinte — de manière à y laisser une trace indélébile, comme il est écrit :
« וּכְתֹבֶת קַעֲקַע לֹא תִתְּנוּ בָּכֶם אֲנִי יְהֹוָה »
« Vous ne ferez point de tatouage sur vous, Je suis l’Éternel. » (ויקרא יט, כח)
En revanche, si l’on écrit sur la peau sans y pratiquer d’incision, ou si l’on incise la peau sans y inscrire de signe, la sanction n’est pas applicable tant que les deux actes ne sont pas réunis. (מכות כא.)
Rachi explique qu’il s’agit d’une écriture gravée dans la peau, réalisée par insertion d’encre à l’aide d’une aiguille, et qui devient par ce procédé indélébile.
Rabbi Chimon ben Yéhouda a enseigné au nom de Rabbi Chimon que la personne n’est pas condamnable tant qu’il n’a pas écrit le Nom comme il est écrit : « Vous ne mettrez pas sur vous une inscription de tatouage, Je suis l’Eternel. » (ויקרא יט, כח)
Rav A’ha qui était le fils de Rava demande à propos du dernier enseignement : est-ce que d’après Rabbi Chimon ben Yéhouda, l’interdit s’applique uniquement lorsqu’il écrit les mots : « Je suis l’Eternel » ? Rav Achi réfute cette idée, son enseignement s’applique pour celui qui écrit le nom d’une divinité idolâtre. (מכות כא.) En d’autres termes selon cette opinion, l’interdit est d’inscrire un nom qui contredit l’affirmation : « Je suis l’Eternel. »
D’après quelle opinion dans la Michna les décisionnaires ont-ils tranché la loi ?
Certains décisionnaires affirment que même Rabbi Chimon ben Yéhouda reconnaît qu’il est absolument interdit de se faire un tatouage quel qu’il soit. La divergence d’opinion se porte sur la sanction de flagellation, et dans ce cas c’est uniquement lorsque la personne concernée a inscrit le nom d’une divinité idolâtre. (בריב »ן שם ד »ה וכתובת)
Le Rif זיע »א a tranché la loi selon l’opinion de Rabbi Chimon ben Yehouda. Il en est de même pour le Roch qui ne condamne pas à la flagellation tant qu’il n’y a pas d’inscription d’un nom d’idolâtrie. (רי »ף שם)
Le Ritva זיע »א tranche la loi selon la première opinion car de toute évidence lorsqu’il y a une discussion entre la majorité et la minorité, c’est la majorité des Sages qui l’emportent. (ריטב »א שם)
Cependant le Tour זיע »א ne tranche pas la loi selon l’opinion de son illustre grand-père, le Roch, et condamne quiconque inscrit quoi que ce soit sur sa chair, même s’il ne s’agit pas d’un nom idolâtre. (טור יו »ד סימן קפ)
Maïmonide זיע »א statue ainsi : « Celui qui réalise un tatouage comme le décrit la Torah, c’est-à-dire en incisant la peau pour y introduire de l’encre destinée à laisser une marque indélébile, accomplit une coutume propre aux idolâtres, qui agissaient ainsi pour affirmer leur appartenance à leur culte. Tout homme ou toute femme qui agit de la sorte sera passible de flagellation. Toutefois, s’il se contente d’écrire sans incision, ou d’inciser sans écrire, il n’encourt pas cette peine à moins que les deux actions ne soient réunies. (הלכות עבודה זרה פי »ב הי »א) Ainsi le Rambam זיע »א a tranché la loi comme l’opinion majoritaire des Sages de la Michna. Note
Note : Le sujet du tatouage recèle de nombreuses nuances aux conséquences halakhiques diverses, qui ne sont pas toutes abordées ici. Certains décisionnaires estiment que l’interdit ne s’applique qu’aux tatouages véritablement permanents. (ספר החינוך מצוה רנג – בריב »ן שם ד »ה וכתובת) Cependant pour d’autres décisionnaires, estiment que l’interdit s’applique même à un tatouage non indélébile mais durable. (נמוקי יוסף שם) Il existe également certaines distinctions qui sont faites par certains décisionnaires qui différencient le dessin de l’Ecriture. Et même dans le cas de l’Ecriture où tout le monde est d’accord, il y a des divergences d’opinions en fonction du nombre de lettres écrites ; d’autres font encore certaines distinctions entre un tatouage effectué sur une partie découverte du corps tandis que d’autres condamnent sur n’importe quelle partie du corps qu’elle soit recouverte ou non. Consulter le Choul’han Aroukh (ע’ ש »ע יו »ד סימן קפ) ainsi que les derniers décisionnaires.
Pour quelle raison est-il interdit de se faire un tatouage ?
D’après l’enseignement de Maïmonide זיע »א, l’interdiction est d’agir de façon identique aux coutumes et aux lois des nations qui utilisaient ce genre de pratique dans leur culte idolâtre. (הלכות עבודה זרה פי »ב הי »א)
Dans cette perspective, le Chlah hakadoch זיע »א, que son mérite nous protège a écrit : « nous le peuple d’Israël, en tant que peuple saint, porte sur son corps le sceau de l’alliance avec l’Éternel, le brit kodech, tandis que les nations gravaient sur leur chair le nom de leurs idoles à travers des tatouages, dans une volonté de mettre en lumière leur culte. En effet, le terme tatouage = קעקע à une valeur numérique de 340 équivalentes au terme שם = nom. Les idôlatres pratiquaient le tatouage dans le but que les forces d’impureté restent attachées à eux, car les tatouages constituent un langage connu des démons. (הלכות השל »ה על קדושים דרך חיים אות סח)
Quel est le lien avec notre verset : « Regarde, j’ai donné devant toi la vie et le bien aujourd’hui, et la mort et le mal. » (דברים ל, טו) ?
Rabbi Natan זיע »א l’élève de Rabbi Na’hman de Breslev זיע »א nous apporte une explication lumineuse des fondamentaux de cet interdit. Voici son langage sacré : « L’Ecriture a pour vocation d’établir la vérité et de repousser le mensonge. Lorsqu’il existe un risque de falsification, c’est par l’écrit que l’on tente de fixer la réalité, afin que les menteurs ne puissent plus altérer les faits. Pourtant, même l’écrit peut être détourné, modifié, interprété au gré de l’intérêt ou de l’hypocrisie. C’est pourquoi la vérité profonde ne réside pas dans la lettre morte, mais dans le cœur intègre, dans l’homme fidèle avec lequel on peut partager, échanger des paroles de Torah et de morale. La Torah, à cet égard, a été transmise à la fois par écrit et par oral, symboles respectifs de vérité et de foi. La Torah écrite incarne la vérité pure d’après le verset : « des paroles de vérité écrites avec justesse » (קהלת יב, י) mais sans la tradition orale, ces commandements seraient inaccessibles. C’est précisément en écartant cette tradition vivante que les nations du monde se sont égarées : en étudiant exclusivement la Torah écrite, elles ont voulu s’émanciper des Sages d’Israël, en expliquant la Torah selon leurs propres idées. En excluant la Torah orale, mes nations purent expliquer la Torah écrite à leur convenance. Ainsi les tatouages étaient utilisés au sein des nations pour inscrire sur leur chair leur foi dans les mensonges et les futilités de ce monde. Ceci avait pour but de renforcer leur vérité falsifiée en prouvant qu’ils étaient attachés à leur loi comme un tatouage est relié à la peau. En réalité, se trouve ici l’essentiel du mensonge car la dimension d’écriture correspond à la dimension du monde de Assia qui est celui de l’action… L’essentiel de l’emprise du mensonge est relié directement à la chair du corps qui lui-même est sous l’emprise des envies primaires incarnant le Serpent originel. En effet, le Serpent originel était essentiellement un ruseur et un menteur qui avait pour objectif d’avoir une emprise sur la chair de l’homme qui l’induit en erreur et qui travestit le mensonge en vérité et la vérité en mensonge…C’est la raison pour laquelle la Torah nous interdit de faire des tatouages car le corps lui-même est sous l’emprise du mensonge. (ספר ליקוטי הלכות יו »ד הלכות רבית ה »ה)
Nous apprenons donc des écrits de Rabbi Natan זיע »א que l’expression écrite, dans son essence, est un véhicule de vérité. Mais lorsqu’elle est détournée de sa finalité, elle devient l’outil même de la falsification, conférant une apparence de légitimité au mensonge.
Rabbi Natan זיע »א poursuit : Les nations du monde, éloignées de la sainteté correspondant au monde à venir, sont enracinées dans le sitra a’hra, le « côté obscur », soit du côté de la mort. C’est la raison pour laquelle elles cherchent à s’y attacher par divers moyens : elles rasent leur tête, incisent la chair de leurs morts afin de perpétuer leur souvenir et de ne jamais les oublier. Cette volonté d’ancrer la mémoire dans le corps vise en réalité à renforcer l’emprise de la mort, en érigeant la mémoire comme rempart contre l’oubli. Or, la Torah nous a ordonné de nous éloigner de telles pratiques, et au contraire, de préserver la mémoire du côté de la sainteté, en reliant notre pensée présente au monde futur, lieu de la vie véritable. Ainsi, l’interdit de se raser la tête ou d’inciser sa peau pour commémorer un défunt prend tout son sens : les idolâtres mutilaient leur propre chair afin de marquer la mémoire du disparu, mais ce faisant, ils portaient atteinte à la mémoire elle-même, qui réside dans la tête. Ils ont ainsi inversé les valeurs, exaltant la mort là où la Torah nous enjoint de choisir la vie. Ce renversement s’incarne dans leurs mutilations, réalisées dans l’intention de se souvenir du mort qui incarne en soi l’oubli spirituel. Il en est de même des tatouages, gravés sur leur chair en guise de souvenir. Or, la chair du corps correspond à la Malkhout, et c’est là que le dommage est infligé, en renforçant le pouvoir de la mort, que D.ieu nous en préserve… (ספר ליקוטי הלכות יו »ד הלכות קרחה וכתבת קעקע ה »א)
Dans ce passage le Rav nous explique que l’expression écrite avait pour vocation de préserver la mémoire de la vie et du bien. Mais, corrompue par un usage détourné, elle est devenue l’instrument de la mémoire mensongère, au service de la mort, incarnée dans les tatouages incrustés dans la peau, lieu d’expression du penchant au mal.
Le Rav y ajoute une autre dimension essentielle : l’Ecriture s’applique essentiellement sur la peau d’animal. Par conséquent, l’Ecriture symbolise en partie le côté animal de l’existence. Ainsi lorsque le scribe trace avec sa plume des lettres de sainteté sur une peau animale — pour écrire un Sefer Torah ou des Téfiline, il élève alors la matière animale au rang de l’homme, la sanctifie.… Mais lorsque l’homme inscrit des lettres sur sa propre chair, il rabaisse son propre niveau de sainteté, l’assimilant à celui de l’animal. Ce geste entraîne immédiatement une augmentation de l’emprise des forces du mal, et la pénétration de la souillure du serpent originel. L’animalité en l’homme est alors exacerbée. Or, notre mission est de sanctifier la matérialité de notre corps afin de la purifier, de l’élever vers un degré de spiritualité plus noble. Le peuple d’Israël est appelé Adam, car en sanctifiant son corps, il le rapproche de son essence véritable qu’est l’âme. Ce processus culmine dans la résurrection des morts, où la matière atteindra sa réparation ultime. Mais cette élévation ne saurait advenir sans une purification préalable dans ce monde-ci. Ainsi, inscrire un tatouage sur son corps, revient à figer la matière dans une condition animale, en y laissant une inscription indélébile, comme si le corps était destiné à demeurer éternellement en l’état, sans possibilité d’élévation à D.ieu ne plaise. C’est là une négation implicite de la résurrection des morts et du monde futur. En effet, à travers cet acte, celui qui réalise un tatouage démontre qu’il n’a pas foi dans la possibilité qu’a son corps de se purifier et de s’élever mais au contraire, il laisse une empreinte indélébile que son corps est figé dévoilant ainsi que son corps constitué de tissus et de chair est éternel que D.ieu préserve. De plus il faut bien discerner deux choses : la première c’est que lorsque nous écrivons sur une peau d’animal dans le cadre d’un usage sacré, le sofer ne la grave pas, mais y dépose l’encre avec délicatesse, dans un geste raffiné et respectueux. Il laisse ainsi à la peau une possibilité de transformation, d’élévation, de ne pas rester dans un état immuable mais bel et bien de s’élever de son rang pour atteindre le niveau de l’homme.
À l’inverse, le tatouage ne relève pas d’une simple écriture : il constitue une gravure, un marquage profond, dont les lettres sont imprimées dans la chair de manière figée et irréversible. Ce processus brouille l’essence même du corps humain, qui ne peut plus s’élever, mais reste rivé à sa condition de chair, soumise au monde de la Assia, domaine de l’action brute. C’est pourquoi la fin du verset dit : « Je suis l’Éternel » autrement dit : Je suis Celui qui te rétribuera dans le monde futur, si tu sais sanctifier ton corps et élever ta matière vers la vérité. (ספר ליקוטי הלכות יו »ד הלכות קרחה וכתבת קעקע ה »ב)